En 2025, j'étais une artiste enceinte et heureuse, impatiente de pouvoir câliner mon petit garçon dans mes bras. Mais la vie a pris un tournant inattendu.
Presque au terme de ma grossesse, j'ai perdu mon fils avant même de pouvoir le serrer dans mes bras. Cette grossesse qui aurait dû donner la vie et faire de nous quatre enfants a, au contraire, engendré un silence si lourd qu'il pesait sur chaque instant. Je me sentais vivante, car mon corps fonctionnait encore, et pourtant morte ; un vide que personne ne semblait savoir comment combler. Dans les mois qui ont suivi cette perte, mon entourage était désemparé. Ma famille proche était mon pilier ; même lorsque je ne voulais rien dire, je savais qu'elle était là si j'avais besoin d'elle. Leur présence était discrète, mais profondément ressentie. Au début, mes amis m'ont contactée, m'envoyant des messages de sympathie ou me disant qu'ils pensaient à moi. Mais bientôt, beaucoup ont disparu, ne sachant plus comment me réconforter ni quels mots employer. Et je n'arrivais pas à écouter les conseils censés me réconforter.
Il y avait un isolement que personne n'aurait pu prévoir, un silence qui n'appartenait qu'à la douleur. J'ai compris que lorsque j'étais enfin prête à partager mes sentiments, personne n'était disposé à m'ouvrir et à écouter l'histoire de mon fils. L'expérience de la mortinaissance est souvent invisible. La société attend des parents qu'ils fassent leur deuil en silence, qu'ils se rétablissent pour le bien d'autrui. Pourtant, la douleur ne peut se réduire au silence. Elle vous envahit, elle vous imprègne, elle vous fait respirer. Chaque rappel de la vie qui continue sans mon enfant – une femme enceinte dans la rue, un bébé qui pleure, des parents tenant fièrement leur bébé, l'accouchement ou l'annonce d'une grossesse chez une amie – était comme une accusation subtile, un rappel que ma perte était privée, indicible, et d'une certaine manière, déplacée.
La nécessité de créer
Des mois après le deuil, j'ai commencé à sentir une image se former dans mon esprit. Ce n'était pas un projet, ni même une idée, c'était un besoin, un appel intérieur, une urgence à s'exprimer. Je savais ce que je voulais montrer : le poids insoutenable du chagrin, l'effondrement physique et émotionnel, la résilience silencieuse des parents qui ont perdu un enfant.
Quand je me suis enfin sentie prête, la création de cette œuvre est devenue une forme d' art-thérapie après la perte , une façon de transformer une douleur invisible en quelque chose de tangible. J'avais besoin que le monde voie la posture du deuil : le corps replié sur lui-même, une main crispée sur le ventre, le visage dissimulé comme torturé, sans la force de se relever. Chaque ligne, chaque ombre, portait en elle à la fois la tristesse et l'amour, un témoignage de l'enfant que je n'ai pu serrer dans mes bras et du chagrin que je ne pouvais exprimer.

Insuffler de l'amour dans les lignes
Je n'ai pas précipité les choses. J'ai pris mon temps, quarante-cinq heures de dessin réparties sur trois semaines. Le processus fut long, délicat et profondément émouvant. Certains jours, je dessinais les larmes aux yeux, laissant ma peine guider le crayon, le fusain, le graphite. D'autres jours, je ne pensais qu'à l'amour immense que j'éprouvais pour ce bébé que j'avais tenu dans mes bras pendant seulement deux heures.
Il y avait des moments où dessiner devenait un rituel de deuil, un rythme d'amour et de souvenir. Le dessin exigeait une honnêteté totale. Je devais me mettre à nu, émotionnellement vulnérable, pour saisir le poids et la fragilité du chagrin. Chaque ombre était un soupir, chaque trait un battement de cœur éteint. En dessinant, je déversais dans les lignes tout l'amour que je ne pourrais jamais donner à mon fils, laissant le crayon porter une présence absente de la vie, mais qui pouvait exister sur le papier.

Rassegnazione al dolore
Ce n'est qu'une fois le dessin achevé que j'ai commencé à réfléchir au titre. Pendant la création, j'avais quelques idées en tête, mais rien ne me semblait assez juste, rien digne de mon fils. « Rassegnazione al dolore » (« Résignation à la douleur ») m'a paru approprié, capturant à la fois la posture physique de la figure et la réalité émotionnelle qu'elle porte en elle. Réalisé au graphite sur papier (56 × 76 cm), le dessin représente une femme à genoux, recroquevillée sur elle-même. Une main serre son ventre tandis que l'autre couvre son visage. Ses longs cheveux retombent sur son visage, dissimulant ses traits, et sa chemise de nuit l'enveloppe, soulignant la posture que le chagrin lui a imposée. Cette posture est essentielle. Elle évoque l'effondrement, le poids insupportable d'un fardeau, la convergence de la douleur physique et émotionnelle. En se couvrant le visage, la figure refuse le regard du spectateur, évoquant le silence et la stigmatisation qui entourent souvent le deuil. À travers des dessins hyperréalistes au fusain et au graphite , j'ai transformé la perte personnelle en une expérience collective, offrant un miroir à tous ceux qui ont souffert en silence. Cela évoque la fragilité, la résilience silencieuse de parents dont l'espoir de vie a été interrompu, et l'universalité du deuil que la société omet souvent de reconnaître.

Partager l'invisible
J'ai soumis « Rassegnazione al dolore » au Prix d'art du Luxembourg 2025 , dans l'espoir de donner la parole à mon fils et de sensibiliser le public au deuil périnatal. Ce partage ne vise pas seulement la reconnaissance, mais aussi la création d'un espace où les personnes ayant perdu un enfant se sentent vues, entendues et comprises.
On nous interroge souvent sur le rôle de l'artiste dans la société moderne. Pour moi, il s'agit de communiquer, d'ouvrir le dialogue. C'est pourquoi mon art devient le réceptacle de l'inexprimable. À travers ce dessin, je souhaite affronter l'invisible, rendre le deuil tangible et rappeler au monde que, même dans le silence, l'amour et la douleur persistent.
Lettre à ceux qui comprennent
Parents ayant vécu une mortinaissance ou le décès d'un nourrisson, je vous comprends. Votre douleur est réelle. Il n'y a pas lieu de la cacher, de la précipiter ou de la faire taire. Si mon travail vous offre ne serait-ce qu'un peu de réconfort, la certitude de ne pas être seuls, alors il aura atteint son but.
Si vous vous sentez invisible, j'espère que vous trouverez du réconfort en partageant votre histoire, en vous souvenant, en créant, ou simplement en reconnaissant votre propre chagrin. Chérissez vos enfants tels qu'ils ont vécu avec vous, sentez-vous pleinement parent, même si vous n'avez pas le droit de leur tenir la main, mais seulement de déposer des fleurs sur une tombe. Le deuil n'est pas une épreuve solitaire ; il peut être partagé, honoré et transformé en lien, même à travers le fragile médium d'un crayon et d'une feuille de papier.
Pour mon cher Andrea Riccardo. Pour tes enfants. Pour vous tous. Pour nous.